FORÊTS // IMAGINAIRES

1ère partie : une proposition scénographique au service d'une vision : parler de la Combe au Loup sans se trahir et sans la trahir.
Par Pierre Bongiovanni

Un des paris de cette exposition consistait à tenter de réunir, dans le même espace, des propositions artistiques d'amateurs et de professionnels autour du thème de la forêt. Ce pari fera l'objet d'un second texte publié ici demain.

La forêt et son devenir, on le sait, sont des sujets hautement conflictuels. Aborder ces questions nécessitait de prendre clairement position en décidant de placer au centre de l'exposition deux grands espaces dédiés à la Combe au Loup.

Ces deux espaces sont placés sur des plans différents.

Le premier, au rez-de-chaussée, est pensé comme une zone d'information temporaire sur la nécessité de préserver les espaces forestiers exceptionnels et sensibles, comme celui de la Combe au Loup.

Il propose des réflexions générales sur les ambiguïtés et les difficultés des politiques à mettre en oeuvre pour assurer la pérennité de ces trésors. 
Il appelle clairement le visiteur à la responsabilité et à la nécessité de s'engager résolument pour la défense de la biodiversité.

Il comporte 2 vidéos, l'une évoquant la déambulation lente d'un promeneur dans la combe à l'époque de la floraison des narcisses, l'autre donnant la parole à deux acteurs de premiers plans : Guillaume Thévenin, de l'ONF en charge du site et Pierre Wotawa, élu de la commune de Mussy-sur-Seine en charge de la question forestière.

Le premier nous invite au respect de la Combe, le second nous rappelle les vertus de la modestie lorsque l'on pénètre un vallon forestier de cette qualité.

L'ensemble de cet espace est plongé dans un bain sonore amniotique destiné à donner le sentiment d'en être soi-même, comme visiteur, une partie intégrante de l'ensemble.

A la sortie de cet espace le visiteur est invité à découvrir la magnifique et inconnue profession de naturaliste.

Le second espace au premier étage reprend le principe de la spirale logarithmique que l'on retrouve dans la forme de certaines galaxies, dans le développement de certaines coquilles de mollusque et dans l'agencement de certaines fleurs. Cette spirale est conçue comme un déambulatoire allant en rétrécissant vers son centre où est posé un petit siège pour enfant, véritable mini trône permettant d'embrasser le cosmos en son coeur. Ce second espace purement métaphorique invite à la méditation, quand celui du rez-de-chaussée invitait à la réflexion et l'engagement.


De cet espace, Yoris Van den Houte, son concepteur dit : La spirale est comme une sculpture, elle fonctionne comme une musique qui serait l’organisation d’infimes particules de couleurs différentes en une totalité toujours différente et changeante. La spirale devient capteur et acteur en même temps. Elle crée un lieu et simultanément ouvre l’espace. Elle fait partie du mystère de l’air et de la lumière.

Ces deux espaces sont reliés par un périscope qui permet de voir depuis le premier étage ce qui se joue au rez-de-chaussée.

Enfin les deux espaces sont introduits par la figure d'un petit garçon de 4 ans, Thibault qui connait la Combe au Loup pour y avoir hardiment déambulé avec sa mère, Emilie Weber phytosociologue, qui nous a offert la possibilité de découvrir ce vallon et ses splendeurs.

La présence de ce petit garçon pour accueillir les visiteurs n'est pas hasardeuse. Comme il le dit lui-même avec ses mots à lui, que l'on soit pompier, écologiste ou politique, il faudra bien s'occuper de sauver les autres et la planète des périls qui les menacent.

Ce petit garçon nous dit aussi l'ampleur de nos responsabilités d'adultes quant au monde et aux valeurs que nous lui transmettons.

Cet enfant est un vigilant. Sa douce présence est un rappel à l'ordre.

Nos inconséquences d'aujourd'hui seront son cauchemar de demain.

La conception de cette scénographie est le résultat d'un travail dans lequel se sont retrouvés, perdus puis retrouvés, puis reperdus, puis retrouvés encore, plusieurs êtres en quête de nouveaux chemins pour partager leur fureur de vivre : Yoris Van den Houte, qui a imaginé et réalisé la spirale logarithmique comme métaphore du cosmos, Andréas Rathgeb qui a réalisé le dispositif de périscope, et bien sur Emilie Weber qui m'a permis d'élargir mon horizon de pensée et d'action, en commençant par le début : reconsidérer notre place d'humain dans l'ensemble du vivant.

2ème partie : une proposition scénographique au service d'une ambition : brouiller les pistes du monde de l'art, sortir des poncifs entre amateurs et professionnels et tenter d'autres approches.
 

Un des paris de cette exposition consistait à tenter de réunir, dans le même espace, des propositions artistiques d'amateurs et de professionnels autour du thème de la forêt.

Ainsi se retrouvent réunis 30 artistes "professionnels", 12 aspirants à le devenir et autant d'habitants se prêtant au jeu de la confrontation.

Premier enseignement : les plus résolus, bien que les plus émus ne sont ni les Pro ni les étudiants, se sont les habitants. Quelquefois même leur engagement est bien plus clairement politique : protester contre la destruction de la biodiversité au nom du profit, protester par la peinture contre la marchandisation du service public, revendiquer une autonomie créative en dehors de tous les codes esthétiques du moment, etc.

Second enseignement : la réunion des uns et des autres est féconde car elle ouvre des conversations inédites et pulvérise les quiétudes mortifères de l'entre-soi.

Troisième enseignement : pour réussir cette performance il fallait le culot, la patience et la volonté de l'attelage constitué avec Yoris Van den Houte.

Yoris est scénographe pour le théâtre, la danse, la performance. Son "théatre d'opération" comprend la France, la Suisse en passant par la Belgique et l'Afrique.
Sa culture littéraire, philosophique et poétique est prodigieuse. Sa culture scénique lui permet de parler avec la lumière et les ombres, d'ouvrir des espaces là ou l'on pensait qu'il n'y avait rien.
Chaque décision, d'éclairer ou non, de telle ou telle manière, est le résultat d'une pensée, partagée, confrontée, murmurée.

Et comme si cela ne suffisait pas il plonge lui-même dans le bouillon en créant ses propres interférences et ses propres installations.

Il fallait cette inconscience, cette humilité, cette discrétion et cette ardeur pour répondre à notre volonté : mettre sur un même plan les amateurs et les professionnels tout en établissant des modalités de correspondances entre les uns et les autres.

Parfois il aura fallu recommencer dix fois pour trouver les bons agencements, et parfois seulement y parvenir à quelques instants de l'ouverture au public.

Le résultat saute au coeur du visiteur : quelque chose d'indéfinissable le saisit qui se bredouille avec des mots qui en disent long sur les vibrations ressenties : générosité, fraternité, délicatesse, ouverture.

Quelque chose qui fait de cette exposition quelque chose de plus grand que la somme des egos des participants et de bien plus intéressant aussi.
Pourquoi ? parce que cette exposition, en plus des artistes qu'elle réunit, rend un hommage tonique et vibrant à la Nature et parce que de plus, elle "embrasse" littéralement le visiteur dans son parcours étonné et heureux.

Ce pari est d'ores et déjà gagné. Et cela nous permettra d'aller bientôt encore plus loin.