Forêt de nuit

 

Nos sens seraient-ils plus réceptifs de nuit, et les animaux moins farouches dans l'obscurité ?

Le 18 mars nous sortons, toutes lumières éteintes sauf les étoiles par milliers et les aiguilles phosphorescentes des montres. Marcher en silence dans la forêt, "en mode elfe", avec pour seules consignes de lever les genoux et de s’épargner mutuellement la gifle des rameaux en retenant leur élasticité. L’espace est d’une couleur indéfinissable, ni gris ni bleu ni laiteux, assurément sombre : arbres très foncés, ciel moyen, astres clairs. En levant les yeux, le rapprochement des cimes ménage dans les hauteurs un équivalent de chemin céleste superposé au sentier terrestre. Je me fie à ces ouvertures pour aller de l’avant.

Assis sur le talus à une centaine de mètres, après avoir avancé à tâtons en file indienne vers 23h, l'écoute n'apporte d'abord qu'un son faible mais constant. Ce pourrait être celui des voitures en contrebas, très loin sur la route, ou le passage du vent léger. Mais c’est surtout notre respiration que nous entendons et le frottement du col de nos vestes quand nous tournons la tête au moindre bruit. Nous étions habillés chaudement pour nous tenir immobiles et aux aguets.

Quelque chose en nous s'installe, ne se détend pas vraiment, s’y essaye, tente d’accueillir notre masse dans le noir, une vision presque aveugle.

Les astres scintillent par milliards dans la ramure des arbres. Je pense à la peinture symboliste, à Peter Doig, aux gouttes éclatantes semées dans les huiles de ses toiles réalisées d'après photos, à ces halos de lumière, cercles de confusion qu'a conservés Vermeer dans ses peintures après avoir regardé dans sa chambre noire.

En arrière et à gauche, des feuilles remuent. Et ce remuement persiste par intervalles. Quoi, qu’est-ce, c'est impossible de le dire. Cela se déplace à droite et plus haut. Écarquillement de nos yeux dans l’obscurité, amplification des bruits capable de transformer la progression lente d'un scarabée au ras du sol en un fouissage de bête énorme et sauvage à quelques mètres de nous. Je revois les jambes de l'impala, effilées comme des tiges, terminées par des sabots noirs brillants, cherchant dans sa course éperdue d'animal naturalisé à échapper au léopard tout aussi naturalisé que lui. Mais rien n'arrive vraiment, ni distinct ni proche, qui porte un nom.

Si nous rêvions de voir, en fait nous ne le voulions surtout pas.

C'est au firmament que les animaux se laissent repérer : la Petite et la Grande Ourse de chaque côté du Dragon et, à quelques traits d'étoiles tout prêt de la Lyre, la constellation de l'Aigle et celle du Cygne.

 

Forêt observatoire

 

À l’orée de la forêt de Rouvres, un banc abrité fait office de petite cabane ouverte sur la plaine et les collines de la vallée de l’Aube. Les céréales sont plantées depuis de longues années, le cycle des 

récoltes ne fait pas de doute. L’orge pousse. En regardant droit devant moi, je ne suis pas en mesure de distinguer les subtils changements que pouvait savourer l’agriculteur qui s’asseyait là tous les 

jours. Dans un texte intitulé « Grilles » pour son livre consacré à l’Art minimal, Rosalind Krauss (25) analyse les recherches qu’a suscité la lumière au XIXe siècle : du point de vue des scientifiques pour 

connaître son principe, ses qualités propres – décomposition de particules, longueurs d’ondes, réfraction – et du point de vue des peintres, intéressés avant tout par ses effets sur les choses, l’appréhendant sous l’angle des modificationsqu’elle inflige constamment aux apparences en les privant de couleur locale et de contours stables.

Si l’homme de la campagne connaît par cœur l’emplacement des arbres, des haies, des champs et leurs rapports, peut-être a-t-il de quoi réveiller sans cesse son étonnement devant leurs dispositions naturelles selon le moment et la météorologie. Venir et s’assoir là, regarder et reconnaître, ne rien se dire, ne rien vouloir, s’incorporer lentement au paysage, quitter soi-même l’idée d’être une silhouette bien définie et d’un autre ordre que les bois alentours. En reprenant l'observation, j'ai des doutes, je ne suis plus tout à fait sûre de ce que j'ai vu la veille. Je manque de repères.

Une éclipse partielle de soleil est annoncée pour le 20 mars 2015. Elle coïncide avec l'équinoxe de printemps, créant une situation si exceptionnelle que je suis prête à la déception, après avoir appris 

les aventures de Jules Janssen et de son Revolver photographique en 1874, à l’occasion d’une éclipse de soleil par Vénus (26). Ce phénomène astronomique, qui se reproduit deux fois tous les 113 ans à 8 ans d’intervalle, met en ébullition la communauté scientifique d’alors dans les deux hémisphères. Il réclame des mois de préparatifs, des tonnes de matériel transportées à dos d’âne et par bateau en bravant les typhons, jusqu’à édifier des observatoires, pour finir à moitié enregistré et à peine mesurable parce que des nuages sont passés. Tout était prévu, sauf ça ! La photographie ne devait-elle pas être « la rétine du savant » ?

Les paires de lunettes en carton que collectionne Lydie Jean-Dit-Pannel et qu’elle a apportées pour le jour J, dont la plus ancienne date de 1932 et les plus récentes de 1999, quoique périmées contre l’éblouissement, disent l’espoir invaincu.

 

Cette exception est aussi servie par la présence, chez Mickaël Valet, d’un numéro de Paris-Match, consacré le 14 juin 1969 aux fabuleuses photos d’Apollo X avant l’alunissage (27). Sur la couverture en trois bandeaux, la terre se laisse apercevoir, objet rond et plein d’écume, non plus planète mais motif au bout d’une lorgnette. Sans doute la conception de notre place dans l’univers est-elle radicalement changée depuis ce recul, cette saisie optique qui tient tout entière sur une page de magazine.

 

« - Pas question d'orienter les caméras vers le soleil, vous flingueriez les capteurs de lumière ! » Dans la clairière du lieu-dit le Pré Coco, l'éclipse commence à 9h26. Pour en garder la trace, les objectifs sont tournés vers les arbres : 13 ou 22 d'ouverture, 100 ou 80 de vitesse, 100 ou 250 iso en fonction du boîtier (Canon ou Nikon D800). Rien de tel qu'une observation indirecte. Les lentilles d'une paire de jumelle, astucieusement calée sur une souche (28), renvoient sur un papier blanc l'image inversée du déplacement de la lune sur le disque solaire. À 9h42 l'éclipse est aux 1/5e, à 10h aux 2/3. 

Vers 10h25, nous nous rendons compte que la température a nettement baissé, nos mains sont glacées et les teintes dominantes sont froides. Quelques minutes plus tard, le soleil croît de nouveau et suivra normalement son cours après 11h. À aucun moment les oiseaux ne se sont tus (29) malgré l'évanouissement de la lumière. La prochaine éclipse totale aura lieu le 3 septembre 2081.

 

 

Que la forêt soit mode de vie, foncier, matériaux ou présences vivantes, elle devient ce carrefour disponible à des attentes différentes. Loin de hiérarchiser les passions, elle légitime au contraire leur coexistence.

Un atelier de création est une véritable machine à penser. Celui qui prend la parole est écouté. La formulation, l’approfondissement de sa pensée rend chacun plus exigeant et plus attentif à son propre désir. Alors la séduction, la concurrence et le jugement cèdent la place à l’essentiel. Tous sont témoins d’une dynamique vivifiante où le processus compte autant que le résultat.Se mettre à plusieurs en atelier, c’est se mettre en état de réceptivité pour permettre que surgisse ce que personne ne pensait trouver ou n’aurait osé chercher seul. Les cinq jours passés en Haute-Marne montrent que là se tisse une étoffe, celle de chacun avec les éléments dont il dispose et qu’il 

assemble au bénéfice du collectif qui assiste à son articulation dans la liberté. À partir d’un déjà là, de ce qui survient et des énergies du groupe, se construit ce qu’il y a de plus singulier dans l’expérience personnelle. Les projets s’épanouissent. Les richesses de la vallée de l’Aube en font un territoire métis, le lieu d’une pluralité de points de vue et d’un aiguisement de la perception. Ainsi en va t-il du regard aigu devant la collection de trophées de chasse et de la cécité dans la nuit, comme la conscience des mouvements en nous et autour de nous. Comme le dit Mickaël Valet, l'humain cherche une symbiose avec l'environnement et il y trouve un inconfort. La justesse n'est peut-être pas d’en extraire seulement ce qui nous enchante ou de trouver refuge dans un paradis perdu capable de nous consoler des temps arides que nous traversons, mais de se risquer dans la rencontre et d’en accueillir l’inattendu.

 

Martine Le Gac

 

 

Merci à Marie-Solange Dubès et Pierre Bongiovanni, Jean-Michel Cavin, Dominique Cosalter et André Mitaut, Christophe Cromback, Thierry Douard, Benoît Heitz, Samuel Stolarz, Mickael Valet, Mireille de l'auberge "Au sanglier" à Rouvres, et à l’École Nationale Supérieure d’Art de Dijon

 

 

Notes

1 Pierre Descola, La Composition des mondes – Entretiens avec Pierre Charbonnier, Flammarion, 2014.

2 Lucie Douriaud cherche précisément à en rendre compte, à travers les restitutions photographiques d’une combinaison 

de matériaux naturels et synthétiques ou d’un travail de retouche.

3 Justine Caillaud a réalisé ces vidéos, ainsi que d’autres qui entretiennent l’ambiguïté entre mouvement et arrêt sur 

image.

4 Julie Betems, nouvelle ondine, questionne en voix off le statut des femmes, dans ce fabuleux “décor” qu’offre la 

cascade et la danse du ventre qu’elle suscite.

5 Christian Signol, Au cœur des forêts, Albin Michel, 2011.

6 Rémi Caritey, Les Vertiges de la forêt – Petite déclaration d’amour aux mousses, aux fougères et aux arbres, 

collection « Petite philosophie du voyage », Transboréal, 2011.

7 Maxime Velé, inspiré par le roman d’Italo Calvino, Le Baron perché, (1957) projette de vivre au milieu des branches 

le temps de l’atelier. Il s’agit d’adopter un point de vue surélevé. C’est finalement dans le tronc creux d’un tilleul du 

XVIIIe siècle à Rouvres qu’il trouvera des résonances ancestrales.

8 Coline Jourdan, dans ses photographies de forêt, a mêlé la chimie du révélateur et celle des pesticides pour donner à 

voir dans les images ce que pourrait être leur action invisible et néfaste sur les lieux.

9 Charles Perrault, Contes, Poche, 1978.

10 Nicolas Graff interroge la façon dont la forêt est un espace privilégié pour les récits mythologiques, notamment à 

travers la figure des Amazones. Cf. le livre de Robert Harrisson, Forêts – Essai sur l’imaginaire occidental, 

Flammarion, 1992.

11 René Huygue, Les Puissances de l’image – Bilan d’une psychologie de l’art, Flammarion, 1965.

12 Pierre Dubois, Claudine et Roland Sabatier, La Grande Encyclopédie des lutins, 1992 – La Grande Encyclopédie des 

fées, 1996 – La Grande Encyclopédie des elfes et autres petites créatures, Hoëbeke, 2004.

13 Miléna Cortet tire profit du mystère des forêts et du jeu de coulisse visuel des arbres pour en faire un lieu d’errance 

ou d’étrange disparition.

14 Jacques Prévert, « Cet amour », in Paroles, Gallimard, 1972 : « […]Toi ne nous oublies pas / Nous n'avions que toi 

sur la terre / Ne nous laisse pas devenir froids / Beaucoup plus loin toujours / Et n’importe où / Donne-nous signe de vie 

/ Beaucoup plus tard au coin d’un bois / Dans la forêt de la mémoire / Surgis soudain / Tends-nous la main / Et sauve-

nous. »

15 Site internet de la Maison Laurentine : http://association.laurentine.net/

16 Roxane Dasseux, dans le balayage optique qu’elle a pu réaliser de cet endroit, en a restitué la dimension 

fragmentaire.

17 Jules Brigandet, Louis Rigollot, Léon Rigollot, André Genetet, Louis Langinieux, Marcel Langinieux, Albert Raviot, 

Gaston Raviot, Emile Matrichet, Paul Matrichet, Olivier Touilly, Marcel Mangin, Numa Simon, Clovis Simon, Marcel 

Briot, Maurice Gabeur, Jean-Baptiste Gabeur, Marcel Lagerot, Charles Tiard, Louis Margue, Emile Cornetet, Henri 

Lacroix, Marcel Robert, Edouard Lalaux.

18 http://tableaudhonneur.free.fr/363eRI.pdf, p. 10 à 13 : « Bataille de Champagne (avril-mai 1917). Après une période 

d’instruction de 15 jours au Camp de Mailly, le 363e R.I. vient occuper le secteur Saint-Thierry – Villers-Franqueux. Il 

s’organise en secteur d’attaque pendant la période du 19 janvier au 15 avril 1917, et se prépare à entrer dans la bataille. 

Pertes pendant cette période : Troupes, 62.

Combat du 16 avril 1917 (Défense de la voie ferrée Reims-Guignicourt) […]

Combat du 19 avril 1917 (Attaque du « Champ-du-Seigneur »). Le 363e R.I. attaque, le 19 avril 1917, le Bois du Champ-

du-Seigneur, en liaison à droite avec le 35e R.I., à gauche avec le 229e R.I. L’attaque est menée par deux bataillons. 

Sorties de leurs parallèles de départ avec un élan magnifique, nos troupes sont prises, dès le début, sous un feu violent de 

mitrailleuses. Elles progressent, malgré de lourdes pertes, et quelques éléments abordent la lisière. Mais, décimées par le 

feu intense des mitrailleuses et de l’artillerie, elles s’arrêtent après avoir gagné 400 mètres de terrain, et s’y accrochent. 

Les régiments de droite et de gauche n’ayant pu, d’autre part, atteindre leurs objectifs, l’attaque est arrêtée et on organise 

le terrain conquis. Pertes du 16 au 19 avril 1917 : Officiers, 18 ; Troupe, 142. »

19 « Dans les plis de l’obéissance au vent », à Rouvres en relation avec La Maison Laurentine-Centre d’Art Discret.

20 Pierre Larive est très attentif au devenir du monde dans ce qu’il a de plus fragile et dont la ruche ou la forêt sont 

aujourd’hui des emblèmes.

21 Charles Thomassin et consort.

22 Gilles Clément, Le Jardin en mouvement, Pandora, 1991 – Le Jardin planétaire (avec Claude Eveno), 

L’Aube/Château-Vallon, 1997, (exposition La Villette, Paris 1999-2000) – Manifeste du Tiers-Paysage, Sujet/Objet, 

2003. 

23 Patrick Blanc, Le Mur végétal, de la nature à la ville, Michel Lafon, 2009.

24 Bible, Isaïe 11, 6-8 : « En ce temps-là, le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera près du chevreau. Le 

veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse seront ensemble et un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront 

même pâturage, leurs petits auront même gîte ; Et le lion comme le bœuf mangera de la paille ; le nourrisson jouera près 

du trou de la vipère. » 

25 Rosalind Krauss, L’originalité de l’avant garde et autres mythes modernistes, Macula, 2000.

26 Monique Sicard, « Passage de Vénus – Le Revolver photographique de Jules Janssen » in Revue Etudes 

Photographiques, Société Française de Photographie (SFP), n° 4, mai 1998, p. 44-63.

27« Sur la surface ravagée de la lune, la terre se lève. », Revue Paris-Match, n° 1049, 14 juin 1969. Le numéro 

historique sera le n° 1058 du 16 août 1969.

28 Lionel Thenadey a mis au point ce système qui protège nos yeux.

29 Jean-Christophe Desnoux nous a sensibilisés aux sons.