Contribution de Martine Le gac au sujet du workshop "a forest" 

Atelier de création en Haute-Marne du 16 au 20 mars 2015

 

à : Lydie Jean-Dit-Pannel, Lionel Thenadey, Jean-Christophe Desnoux, Julie Betems, Justine Caillaud, Miléna Cortet, Roxane Dasseux, Lucie Douriaud, Nicolas Graff, Coline Jourdan, 

Pierre Larive, Maxime Velé.

 

 

Les arbres poussent à la même place toute leur vie.

Dans le film d'Akira Kurosawa, Le Château de l'Araignée, la forêt avance comme une armée en marche. Un génie l’avait prédit par énigme. Elle prend d'assaut la forteresse d'un général meurtrier qui se croit invincible après avoir usurpé le pouvoir de son seigneur et d’un autre guerrier, en référence au Macbeth de Shakespeare. La vengeance lui décoche une volée de flèches. Derrière chaque arbre un archer, chaque frondaison un carquois. Entre feuillage et empennage, l'attaque et sa victoire émergent de la brume, mouvements inoubliables en noir et blanc, aussi souples que l'encre et les perspectives qu'elle creuse dans les estampes japonaises. Le cinéaste travaille ses plans avec la conscience de leur profondeur et de leurs bords ; l’atelier peut commencer. Avec neuf étudiants en arts visuels et trois artistes enseignants, la forêt de Rouvres en est le lieu choisi.

 

 

De la forêt amazonienne à celle de Rouvres

 

Comprendre à travers le livre de Pierre Descola, La Composition des mondes (1), que la forêt amazonienne n'est plus une forêt primaire, intouchée, mais une étendue transformée par l'activité horticole des indiens Ashuars (à moins de remonter au-delà de 8 000 ans, et encore), m'aide à entrer dans la forêt qui longe la vallée de l'Aube. Elle aussi est le résultat d’une vitalité conjuguée de la nature et de l'homme sans qu’il soit possible de les opposer. Voilà donc un espace où les humains, la flore et la faune se développent ensemble, une réciprocité et non pas une civilisation en face d'une sauvagerie. La forêt n’est pas ce qu’on croit (2).

Diverses ressources et activités composent ce territoire dont rendent témoignage un forestier, un apiculteur, un passionné des elfes et des lutins, un directeur de centre d’art, un artiste, un forgeron, un collectionneur de trophées de chasse. Tâcher d’y activer l’idée de voir, de comprendre les lieux, transforme le projet de chaque étudiant en exercice de connaissance et de discernement de ce qui le concerne. Grâce aux partages, à la relance des questions, aux effets constructifs de la recherche, il est possible de troquer des croyances contre des réalités.

 

Forêt environnante

 

Maintenant que je suis revenue, il me semble que la forêt, je ne l'ai pas assez contemplée, que je ne me suis pas assez imprégnée de ses couleurs de mars, de ses profils dans la lumière neuve quand se déplacent insensiblement les ombres. C'est grâce à des vidéos accélérées que j'ai mieux vu ce que deviennent les taches de soleil sur les troncs si le regard manque de finesse pour les constater (3).

Quant aux températures sous le couvert des arbres, je ne me les rappelle pas exactement, sauf à revoir les vêtements que nous portions. Je me souviens surtout qu'il faisait très beau et que nous étions heureux.

 

Marcher, connaître et savourer vont ensemble. Dans les pas de Jean-Michel Cavin, maire d'Aubepierre et conducteur de travaux de droit privé à l’Office national des Forêts, apparaissent pour la première fois les fleurs mâle et femelle du noisetier, les chatons rouges du saule marsault. Le massif forestier avec son étagement s’organise suivant ses paroles, et les chênes, les hêtres et les feuillus précieux qui le composent (érables champêtres, érables sycomores et merisiers), ainsi qu’un peu de résineux et d’autres essences, comme les charmes en sous étage, se reconnaissent à l’appel de leurs noms et forment un peuplement. Nous les considérons, avec le plaisir de n’être pas seulement 

devant mais avec et entourés. Ils ont germé quand nous n’en savions rien. Leur temps n’est pas le nôtre. Les arbres les plus hauts atteignent trente-cinq mètres, les arbres au sol dépérissants abritent 

des lichens, des larves et des insectes. Et cette forêt dont il explique la croissance, les stades de la glandée, du mûrissement puis de la coupe, et qu’il a lui-même plantée, élaguée, coupée et dont il 

conduit aujourd’hui les travaux, vient aussi se planter dans notre âme, vive et régénérée. Elle s’épanouit au bord des sources, l’eau ruisselle sous son ombrage, baigne au passage des pieds de menthe et dévale dans la cascade d’Étufs, limpide et bleu turquoise (4).

Les tempêtes y ont fait leurs ravages comme ailleurs. 

À Ercé en Ariège, le vent dans la nuit du 4 au 5 mai 2015, avec ses rafales de 70 à 100 km/heure et ses coups de butoir dans la porte, ont réveillé ma peur que quelque chose ne s'arrache en un instant. Sous la pression de l'air, les brèches comme les obstacles sont écartés. Le moindre objet soulevé devient un projectile. La force des bourrasques laisse prévoir des fracas qu'il est étonnant de ne pas constater au matin. L'inverse est également vrai : découvrir une désolation sans nom, les troncs des arbres arrachés ou vrillés sur eux-mêmes comme des torchons que le vent a essorés.Christian Signol parle des tempêtes de 1984 et de décembre 1999 dans son roman Au cœur des forêts (5). J’y découvre les mots "grumes", "volis", et y retrouve le vocabulaire entendu de la bouche de Jean-Michel Cavin. Surtout les noms des arbres que je vois écrits, en particulier le chêne sessile (à qui j'attribuais tout d'abord en l'écoutant un nom de femme), meilleur que le chêne pédonculé pour résister à la sècheresse avec le réchauffement climatique. J’extrais l’information selon laquelle il fut décidé à Anglemons de planter des épicéas plutôt que des chênes en raison de leur croissance rapide. Si bien qu’il suffisait de 60 ans pour une coupe au lieu de 100. Les tempêtes ont montré que c’était un mauvais choix, les arbres n’ont pas de racines. Ce livre raconte le dur travail du forestier. 

Tandis qu’il plante et parle à sa petite fille malade, l'affection revient et avec elle la guérison. Le roman formule pour moi ces impressions sans mots que procure la forêt à une citadine, en évoquant des odeurs inoubliables, la teinte du fût des arbres, le fait qu'ils murmurent et soupirent. 

 

Forêt Parc national

  

Le domaine de l’environnement prévoit le classement de 2 % du territoire français en parc national. 240 000 hectares entre le nord de la Côte d’Or et le sud de la Haute-Marne ont été retenus en 2008 et formeraient cette zone protégée, dont une réserve intégrale de 3 000 hectares – un carré d’un seul tenant sans route et sans infrastructure lourde pour laisser faire entièrement la nature.  Benoît Heitz, alsacien de tempérament et psychanalyste à la retraite, contribue avec beaucoup d’autres à la rédaction de la charte de ce parc qui serait le premier consacré à des feuillus en plaine et le onzième à l'échelon français. Qu'on soit pour ou contre, il constitue un "chez nous" qui, par ses exigences et 

ses qualités, recouvre l'existence d'un certain nombre de villages. Les 101 ou 102 habitants de Rouvres, quelles que soient leurs idées à ce propos, sont concernés. Quand nous sommes arrivés à Arbot, c’est l’une des premières choses que nous avons vues dans le paysage, sans la comprendre : une construction de meules de foin, avec les chiffres « 52 » écrits en grand et une pancarte avec un « non » en majuscules. Ce projet de parc national revient souvent dans le débat. C’est l’un des horizons de 2017 ou 2018 avec des enjeux forts de protection, de tourisme, de patrimoine et d’identité locale.

 

Forêt ressources 

 

Les vastes étendues à Rouvres (1 136 hectares) ou Aubepierre (1 468 hectares) créent une économie. Elles procurent des revenus, notamment le foncier, l’exploitation forestière avec l’obligation de penser la rotation des arbres, la destination des essences pour la combustion, le bois de charpente, les meubles ou le papier. 

Rémi Caritey, en introduisant son métier de grimpeur récolteur de semences dans Les Vertiges de la forêt (6), écrit ce que représente l’escalade pour se hisser au faîte des pins, et sur cette "nage" qui est la sienne lorsqu’il va de cime en cime pour aller chercher de nouvelles graines (7).

Et d’ajouter la valeur de la chasse. Parmi les délices de la sylviculture, les données financières révèlent une réalité qui n’est pas seulement ligneuse et ramifiée.

Autrefois la vallée de l’Aube était un paysage de minerai de fer. Des maîtres de forges étaient installés dans les coteaux avec des machines à vapeur que la forêt alimentait. Puis le bûcheronnage et les scieries ont été les principales sources d’emploi après les aciéries. Pierre Bongiovanni a donné un nom au Centre d’Art Discret d’Aubepierre – La Maison Laurentine – en hommage à la famille des Laurent qui était le principal employeur du village. Après la guerre, des Immigrés italiens, ukrainiens, hollandais, espagnols ou roumains sont venus pour le travail et sont restés. Un forgeron, Thierry Douard, habite à Rouvres. Dans ses mains sont ciselées des lames de coutelas en damas qui équivalent à des œuvres d’art. Le tableau de Louis Le Nain, La Forge, conservé au Louvre, peut donner une idée de l’incandescence voulue par ces ouvrages et de l’éclat qui les accompagne. Et si le rez-de-chaussée de sa maison n’est pas la forge peinte, pas plus que l’antre proprement dite pour battre le métal, le clair-obscur du tableau donne une idée de l’atmosphère qui régnait dans la cuisine sous la lampe, quand nous étions devant des armes en acier gainées de cuir dignes du Seigneur des Anneaux. Nos yeux étaient agrandis de la même façon, le silence en moins.  À Dancevoir, dans la ferme de ses parents et grands-parents qu’André Mitaut a reprise, une menuiserie et une miellerie fonctionnent encore à l’étage. Sur les murs de celle-ci, sont restées inscrites au crayon les récoltes de son père : 1 039 kg de miel en 1992 avec un nombre décroissant jusqu’à 270 en 1997, puis une hausse et des quantités très variables, aux alentours de 200 kg ou moins pour les années 2005 à 2008. Je crois que c’est vraiment la preuve que les abeilles sont en voie de disparition et qu’il faudra bientôt les remplacer par des "bourdons modifiés", comme me l’a dit un apiculteur ardéchois. C’est vrai, cependant cette faiblesse de la production dépend aussi du nombre de ruches qui sont passées de 30 à 8. Pas facile de bien voir, de bien lire et de mesurer les nombreuses causes qui menacent ces insectes pollinisateurs depuis plus de trente ans (8). Le miel d’été que nous goûtons au petit-déjeuner est un nectar.

La location des terrains pour la chasse peut rapporter environ 60 000 € par an pour le massif d’Aubepierre. Les bracelets de gibier sont aussi des taxes que Jean-Michel Cavin liste pour nous : 90 € un sanglier, 250 € une biche, 450 € un cerf de récolte, 25 € un chevreuil. La chasse a des règles et une éthique ; il nous faut aussi découvrir qu’elle est nécessaire. Sans elle, il n’y aurait plus de forêt, plus de cultures céréalières, faute de pouvoir réguler la prolifération des animaux qui n’ont plus aujourd’hui leur équivalent en prédateurs. 

De Chateauvillain sont parties pendant près d’un siècle des livraisons entières de chaussures, bottes et vêtements pour la chasse et la pêche, de la marque Le Chameau. Les hangars d’expédition de cette entreprise deviendront un espace culturel. Des œuvres d’artistes invités par Pierre Bongiovanni et les travaux de l’atelier de création y seront exposés pendant l’été 2015. 

 

Expédition/Exposition, deux manières de dire un nouveau départ.

 

Forêt psychique

 

La première forêt, c'est avant tout celle de Poucet et du Chaperon Rouge, tous les deux petits et sur un chemin initiatique. Il ne faut pas partir sans emporter de cailloux blancs dans la forêt de la dévoration ou de la perte ; avoir faim et être mangé par l'ogre ; avoir faim de rencontre et coucher avec le loup. En préfaçant Charles Perrault en 1978 (9), Bruno Bettelheim dit des contes de fées que « leur origine se perd dans l'obscurité qui recouvre la naissance de toutes les grandes découvertes des premiers temps de l'humanité » (10).

 

Venir à Rouvres et intituler l'atelier "A Forest" dresse immédiatement dans la pensée une herse de troncs touffus, un emmêlement de branches et d'épines où les cheveux s'accrochent, à moins qu’une quête profonde de sens, devant l’avenir désirable et inconnu, ne prédise que mieux le face à face avec la sorcière et l’éveil de l’intuition. De la forêt des contes à celle de Rouvres, il y a toute cette trame fantastique, ce rideau de la forêt psychique, à la fois littéraire et fantasmée, pour plonger dans les angoisses de l'homme, mettre à jour et en forme ce qui le terrifie, soutenir son courage, sa patience et son sens pratique dans les épreuves, ouvrir l'intelligence des relations à soi-même, à l'autre, au Tout-autre. S'égarer et s'en sortir.

 

Selon René Huygue (11), l'art a aussi cette faculté de donner une forme au tourment indéterminé et, par son extériorisation en un objet concret et regardable, de le rendre maîtrisable. Si cet objet est déplaçable dans le champ de l'esthétique par la combinaison de ses traits avec ceux d'une histoire des représentations, il transmute le chao qui le dirigeait initialement en un nouvel équilibre qu'un souci de composition ordonne.

Puiser dans l'art comme dans la signification des contes offre les moyens d'accéder à un autre état d'esprit et de le rendre lisible pour un tiers (autant pour l'artiste, le narrateur que pour l'auditeur et le spectateur). L'exorcisme s'appuie sur des données précises tout en laissant libre cours à l'imagination et convie celui qui est attentif à retrouver confiance.

 

Le choix professionnel de Samuel Stolarz est de proposer cet exercice d'adaptabilité à tout type de groupe et d'aborder la forêt comme lieu d'épouvante autant que d'enchantement. Il s'agit d'affronter ses propres peurs et de les dépasser, de sentir la bienfaisance des forces en présence. Alors l'aura, qui donne aux choses une forme féerique en les entourant d'une sorte de rayonnement, se laisse apercevoir. Elle est moins une lueur magique que le signe d'une grande réceptivité à l'énergie des corps. Et le petit peuple de la forêt des elfes et des lutins (12) à Bay-sur-Aube, entre mystères et sortilèges nous envoûte (13).

J'ai été touchée par le témoignage de Stolarz à trois niveaux au moins : parce qu'il disait qu'il réalisait pleinement sa vie. Parce qu'il prenait le risque de s'occuper de choses dont on aurait pu dire, en raison de leur lien avec le surnaturel et l'imagination, qu'elles étaient à deux doigts de la forfanterie et pouvaient faire de lui un imposteur – ce à quoi l'art est exposé par bien des aspects. 

Mais aussi parce qu'il avait été confronté à beaucoup de violence chez des enfants d’origines différentes et avait décidé de tout mettre en œuvre pour les aider à se désarmer.

Au lieu de concevoir ses stages auprès de cinq chamans comme une étape de plus dans la manipulation, de ces formations d'amateurs vaseux qui se prennent pour des gourous et font de la thérapie à la petite semaine, je les regardais comme les étapes d'une initiation. Celle-ci l'a conduit, outre un travail sur soi et une formation à la relaxation, à trouver la paix dont la contagion procure le réconfort et davantage de solidité intérieure.

Aussi, sur ses conseils, pouvions-nous prendre dans nos poches une coquille d'escargot dans l'une et un petit caillou dans l'autre – ces objets transactionnels qui aident à gérer l'angoisse de faillir et le désir de réussir, mais surtout la peur de réussir.

 

 

Forêt de la mémoire (14)

 

Dans la Maison Laurentine-Centre d’Art Discret qu’il dirige à Aubepierre-sur-Aube, Pierre Bongiovanni a exposé en 2010 un petit carnet trouvé par Sylvie Bryant dans les archives de sa famille. « Il est composé pour l’essentiel des lettres d’amour écrites par Jeanne Cornetet à Olivier Touilly » (15) (tous deux ayant habité des maisons du village situées en face l’une de l’autre). Le découvrir, c’est le faire sur un écran d’ordinateur ou au format télé par retransmission de fichiers jpg. La possibilité de les agrandir cinq à dix fois permet de déchiffrer les mots enlacés sous la plume de Jeanne, de lire à haute voix ce qui a été chuchoté par elle, dans un petit cahier de sa sœur Alice initialement dédié à des cantiques.

 

Nous avons rêvé à l’écoute de cet amour, dont nous ne savions pas s’il avait été déclaré, fantasmé, ni sur la base de quels faits, consignés ou non, reposaient son déclenchement et son entretien.

Lui, n’avait pas de nom tout d’abord – nous disions un homme, l’homme de la maison d’en face –, puis le moustachu, parce qu’il a été photographié par Léon Aubry dont les plaques ont été retrouvées dans un grenier. Grâce à ces photos, Pierre Bongiovanni a su que c’était lui dans un portrait de famille, que c’était elle par ailleurs. Du texte d’un côté, des images de l’autre. Nous restons par la pensée dans cet écart, dans le même vis-à-vis que font entre elles les maisons. La rue ouverte continue d’offrir un vide, une disponibilité pour cette relation invisible. Aller de ici à là. Quand il n'y a personne, les yeux font un parcours qui ne mène à rien, sauf aux volets des fenêtres, à leur couleur bleue d’aujourd’hui. La maison où vivait Jeanne possède une roue et un petit balcon sur la rivière. 

Mitrailler à tout va les façades, remplir une carte mémoire d’appareil photo n’arrive pas à raviver cette idylle, ce dévalement sentimental que l’eau du moulin semble avoir emporté à tout jamais (16). Et la pensée bute dans ce village où les voies peuvent pourtant s’appeler rue de L'Être et rue du Bien-Être.

 

Entre le début et la fin du cahier, il y a d’autres patronymes que les pages entrelacent à coups d’adresses répétées, comme pour en parfaire l’écriture sur une enveloppe admirable. À l’occasion d’un bal, d’une visite ou d’une proposition de mariage, chaque lettre recopiée commence par « Monsieur » et se termine par « Je suis votre servante », ou des salutations telles que « Souvenir affectueux », « Bon souvenir », « Mes amitiés ». Leurs destinataires se nomment Marcel Mangin, Numa Simon, Marcel Robert, Henri Lacroix, Edouard Lalaux, Maurice Gabeur ou Charles Tiard. À mesure que je lis les adresses à Chaumont, Troyes, Marmesse ou Essey-les-Ponts par Chateauvillain, Bar-sur-Aube, les routes s’étirent, les rendez-vous et leur véritable raison n’ont pas de prise. De chaque côté de la reliure, le temps qui les sépare est incalculable. Qui aurait cru que d’autres hommes encore commenceraient leur existence pour moi dans ce cahier, à travers la liste que Jeanne en a dressée (17). Sitôt apparus, sitôt disparus. La guerre en a pris 16 sur 24. Olivier Touilly a été tué, dit-on, dès les premiers combats. Le monument aux morts à Aubepierre 

indique qu’il était soldat au 363e Régiment d’Infanterie, mort le 19 avril 1917. À cette date, il est maintenant possible d’apprendre que c’était en attaquant le Bois du Champ-du-Seigneur lors de la Bataille de Champagne. Ainsi en rend compte le tableau d'honneur que P. Chagnoux a numérisé et mis en ligne en 2011 (18), en vue de la commémoration du centenaire de la Guerre 1914-1918.Olivier Touilly avait 30 ans. Il était boulanger. Un amour et un homme mort. Et toi, Jeanne Cornetet, la jeune fille ? Tu écris, ce doit être en 1913 : « […] En attendant, sans connaître l’avenir je garderai toujours ton bon souvenir. Oh quel souvenir ? C’est toi qui a embelli le plus beau passage de ma jeunesse. C’est toi que j’ai aimé dans les deux plus belles années de ma vie, 18 et 19. Jusqu’à présent ma vie n’est pas longue, je vais avoir 20 ans ». 

À ce moment-là, il n’est pas encore parti au Front, les autres non plus.28 pages, une couverture bleue et le silence. Le silence tombé soudainement. Jours sans écho, fin du papier, outrage de la guerre, village décimé. L'espérance se transforme en insolence. Et c’est quoi la vie de Jeanne Cornetet après, pendant peut-être cinquante ou soixante ans encore ?

 

Comment font-ils ceux qui brodent à partir de faits connus, de quelques archives (je pense aux romans La Femme sans sépulture d’Assia Djebar, Les Fantômes du Muet de Didier Blonde) pour enclencher la vision d’une vie réelle, redonner la trame d’une biographie, la reconstituer entre allusions et menus détails, très insignifiants parfois, qui n’en apportent que mieux par leur indifférence même la marque du vrai ?

Comment la narration rend-elle crédible la fiction ? Par quel montage ?

 

Au cours de l’atelier, d’autres choses ont été dites, d’autres histoires sont apparues, puisque nous étions à l’affût des légendes : "Le trou de la Prussienne", "Le quartier des Africains" (2nde Guerre Mondiale), "Le bois de l’homme mort". Elles sont presque toujours manquantes et résident toutes entières dans un lieu-dit, la référence à un événement, à quelque chose qui s’est passé mais qu’aucune carte n’a véritablement enregistré. Cela se transmet de bouche à oreille, et encore, pas à la manière du temps jadis – peu importent les déformations pourvu que la toponymie aiguise encore la curiosité, nous garantisse la présence d’un trésor enfoui par la formule : « ici, l’espace a vécu ».

 

 

Forêt apatride

 

Quand la forêt de Rouvres est bien enracinée, l’artiste Mickaël Valet invente, lui, le concept de "Forêt apatride", à partir d’un séquoia que la foudre a abattu le 1er août 2012 à Dijon.

Cet arbre avait grandi avec son arbre frère dans le jardin du cloître du couvent des Cordeliers, à une cinquantaine de mètres de ce qui est aujourd’hui le musée d’Art sacré. Espace religieux inscrit dans le tissu urbain, invisible depuis la rue, cédé à la communauté des Dominicains par les Franciscains, abandonné, gagné par des rosiers sauvages et promis à devenir hôtel 4 étoiles. L’ensemble a été découvert en 2011 par Romain Vicari et d’autres étudiants alors en 3e année art. Ils fêteront leur diplôme sous le cloître, à la tombée du jour, avec feu de camp et conversations jusque tard dans la nuit. C’était un moment de recueil et de partage extraordinaire sur des bancs improvisés, Axel Roy 

me faisant visiter les lieux dans la lumière ouvreuse de son téléphone portable. Mickaël Valet reconnaît le séquoia comme "Arbre père" et en propose la filiation, grâce aux milliers de graines que les cônes ont libérés, à toute personne soucieuse de favoriser sa descendance sur un terrain choisi. Qui peut dire l’origine des deux arbres ayant grandi de chaque côté du bassin central de ce jardin à Dijon?  Où ai-je lu – n’est-ce pas à Paray-Le-Monial, à côté de la basilique – qu’un tel plan d’eau en pareil lieu est signe de renaissance et de fécondité ? Il est ici-bas le reflet des réalités divines. Le jardin du cloître symbolise toute la création. Ses galeries ouvertes aux points cardinaux, les colonnes sculptées, les fleurs ont toutes un sens et permettent, selon leur espèce et leur orientation, de s’élever des formes naturelles aux vérités spirituelles qu’elles renferment tout en demeurant cachées. L’arbre participe du lien étroit qui unit le Ciel et la Terre. Emporter la semence du séquoia, la planter, revient à déployer où que l’on aille l’image de cette rencontre. En elle s’actualise la Sierra californienne qui fut son berceau avant la Bourgogne, mais aussi le jardin originel en tant qu’il est sacré, fondateur d’engendrement et lieu du récit de la création. Sacré, l’est aussi le geste du semeur qui enfouit le germe de la forêt de demain, sacrée la forêt d’aujourd’hui, en regard des inquiétudes écologiques et de la crainte de voir disparaître un monde vivant sans lequel l’humain ne peut pas vivre. La Forêt apatride est apparentée à un autre processus, parmi les premières œuvres de l’artiste. Intitulée No Round Up, puis Ground Up Protocol, elle est exposée actuellement à Andrésy. Après Fontaine-lès-Dijon et Berlin, elle existe sous la forme d’une petite construction en bois, élevée sur des poteaux de fer. Sa surface habitable a été calculée d’après l’assemblage d’un certain nombre de caisses qui contiennent ce qui s’est détaché des arbres sans toucher le sol et que Mickaël Valet recueille depuis 2008 au cours de ses résidences (19) et de ses déplacements. Écorces et feuilles, 

aiguilles et pommes de pin y forment par strates et par contact une nouvelle terre. De quelle nature peut bien être cet humus où se côtoient des espèces aux provenances initialement séparées ? De quelles germinations est-il le potentiel ? J’ai le mot hybride sur le bout de la langue. Chaque caisse prépare un bouquet de pérégrinations que l’artiste regarde comme "LE territoire", un stockage qui diffère beaucoup depuis sept ans, toujours mobile et inattendu. Que s’agit-il de constater ? Un système démontable, à mi-chemin entre l’observatoire, l’exposition et la pépinière ; échantillon vivant du principe naturel, synthèse végétale, prototype de la maison nomade, à méditer, à suivre…

Forêt apatride et terre sans frontière, il n’y a plus en elles ni pays ni paysage, mais des trajectoires grandes ouvertes. Elles sont loin des exemples spectaculaires liés à l’attractivité des grandes manifestations : la canopée artificielle et renversée conçue par les scénographes de Lucie Lome pour Lille 2004 ; la forêt du pavillon autrichien de l’exposition universelle de Milan, reproduisant à s’y méprendre un sous-bois humide par la ruse d’un soubassement alimenté au goutte-à-goutte.

Avec ces désignations d’un sol en négatif, je me souviens de l’étudiant soucieux du devenir des abeilles, désirant faire œuvre avec un plan de tomate cultivé « hors sol » (20). Comme si le terrain était souillé, miné, insuffisant et qu’il exigeait de refaire à neuf un lit de racines sans la profondeur de la croûte terrestre. Concevoir un compost en transit paraît crucial si l’homme ne peut ou ne sait plus où se poser. 

Les temps actuels sont à l’autosubsistance, cette débrouillardise respectueuse de l’environnement et combien politique dans sa prise de position dans les friches. Leur mise en valeur se vérifie à la façon dont d’autres étudiants (21) investissent depuis deux ans le quartier des Lentillères à Dijon, cherchant dans les creux de terre à la fois un refuge, un potager partagé, une conscience de citoyen.

Et la propagation spontanée des plantes que Mickaël Valet contemple devant le chalet municipal de Rouvres, souffle sur l’espace cet esprit d’aventure. Certains lui préfèrent le feu, craignant la vermine, les nids des rongeurs et les herbes invasives, et jugeant dépotoir ce qui n’est pas dompté. 

Comment l’idée de désordre vient-elle ? Ne serait-ce pas plutôt une autre forme de vitalité ? Dans cette nature qui se plante seule, Gilles Clément défend la diversité biologique. Ses livres, Le Jardin en mouvement, Le Tiers-Paysage (22), argumentent pour ce libre développement des espèces devant le caractère non renouvelable à l’infini de la biomasse planétaire. À l’école nationale supérieure d’Art de Dijon, le design d’espace explore ces phénomènes et s’appuie sur l’invention du "Mur végétal" ou jardin suspendu (23) du botaniste Patrick Blanc, pour faire autrement sa place à la nature.

 

Forêt giboyeuse

 

La forêt giboyeuse implique la chasse de mi-novembre à février, et se qualifie surtout par la variété et la surabondance des animaux sauvages se perpétuant loin des regards au milieu des bois touffus ; toute cette venaison, d’abord sur pied, vivante, merveilleuse et secrète qui, au sortir du bois et des tirs ajustés, fera les délices de la table, des peintres et des natures mortes. Le tableau de chasse dressé tous les ans à la Saint-Hubert devant l'église d'Arc-en-Barrois et la messe transformée en fête de l'art cynégétique s’accompagnent des sonneries dédiées aux différentes espèces à la demande des maîtres chasseurs.

 

Dans le viseur des caméras plantées quelque part parmi les hêtres, l'œil attentif espère le surgissement d’un chevreuil, même de très loin. Un après-midi passé à l'attendre peut pourtant laisser bredouille et dans la déconvenue, alors que ce serait un stéréotype, une réponse prévisible à la patience que de voir passer d'un bord à l'autre de l'écran le bois noble du gibier. Des yeux de biches, aucun, pas davantage la queue d'un renard, pas le plus petit hanneton. En revanche, reste l’impression que l’alignement et la verticalité des hêtres donnent à la plantation l’allure d’une ville ou d’une cathédrale faite de main d’homme. 

C'est à l’auberge épicerie de Rouvres que les trophées de chasse nous confirment la présence remarquable, dans les bois voisins, de cerfs et de sangliers de belle taille. Et c’est dans la lumière des néons et sur les planchers de sapin vernis de nos chalets de résidence que nous avons reçu la visite importune des éphémères et des araignées.

 

Christophe Cromback est lieutenant de Louveterie, fonctionnaire bénévole de l'État en relation avec le préfet et le ministère de l'Environnement. Il est allé chasser dans le monde entier (Europe, Argentine, Roumanie, Afrique) et en a rapporté des spécimens peaufinés par la taxidermie – lion, rhinocéros, éléphant, buffle, léopard, et à leurs côtés gnous et phacochères, peaux de zèbres et de serpents. Des animaux naturalisés, j'en avais déjà vus, mais pas en si grand nombre ni avec cette élégance et cette vigueur musculaire qui donne à leurs mouvements un tel tonus – bravoure de tueur, mais surtout de sculpteur. Les formes respirent la jeunesse et la santé, parmi les tables basses et les fauteuils en cuir de la grange où s’expose la collection. Même mort, le gibier trompe encore son monde, il paraît plus sauvage que jamais. Au lieu de vingt rabatteurs avec leurs chiens dans les limites d’un hectare et cinquante postés sur les lisières, des cervidés par dizaines, déployés en batterie sur les murs, disposés en arc triomphal, fixent l'arrivant.  Les fauves nous toisent, imperturbables. Si leur insistance retourne l'affût dont ils étaient la proie en une mise en joue du spectateur, la violence du chasseur est en outre déplacée sur les rapports de prédation des animaux entre eux ou l’effort naturel que réclame leur mode de vie. Les plus beaux spécimens, après avoir été pistés, traqués, débusqués, sont figurés en situation d'attaque : léopards se jetant l'un sur l'autre ; ours bruns des Carpates, debout, prêts à se battre ; singe sur le point de bondir.  Quant au geste le plus simple pour une antilope, qui consiste à manger la feuille d'un arbre, il est évidemment pour la branche la plus haute, lui faisant un cou immense et une langue en apparence trois fois plus longue que celle d’un autre herbivore !  Quelles mises en scène pourraient mieux démontrer l'adaptabilité des espèces à leur milieu ?

 

La tension de la chasse, par son caractère hypnotique et son périmètre organisé, en devenant tension dans la collection, se transforme en art. Et le spectacle effectivement fascine. D'autant que la paix et l'harmonie règnent incroyablement. Faut-il les lire comme la puissance de l'exploit des figures mythiques qui relèvent les défis et terrassent l'adversaire, ou comme le règne de la sagesse et de l'humilité dans l'ère nouvelle d'une création réconciliée – « le loup habitera avec l'agneau » –, telle que l'annonce le prophète Isaïe (24) ? 

 

Là où toutes les espèces figurent ensemble, Christophe Cromback s'est construit une salle de ripailles et de réceptions la plus belle qui soit, sa "grotte de Lascaux". De même qu'André Leroi-Gourhan montre comment l'emplacement du bison et du cheval dans les peintures rupestres révèle une organisation mâle et femelle du monde, une certaine formation de l’univers, Christophe Cromback expose aussi sa cosmogonie.

Dans chaque fourrure, chaque veine du cou se dessine un monde mettant à portée de la main le poitrail, le semblant des muscles, la proportion vraie des animaux. Qu'il n’y ait d'eux à moi que quelques centimètres, rend stupéfiante la possibilité de les scruter, de déciller leurs prunelles de verre. Chaque détail rehausse la taille des arbres, la tactilité des écorces, la découpe des feuilles. Ce que l'herbe a de dru et de caractéristique devient exemplaire, la perception se découvre des intensités.

 

Quand le chasseur collectionneur parle de sa passion, il trouve en face de lui, chez collègues et étudiants, le tiraillement que crée la panoplie somptueuse des trophées et le dégoût de la perte de si splendides créatures, de ce qui ressemble à une mort pour rien, même si leur chair est nourrissante.Tant d’admiration pour ces êtres vivants que le désir de les voir et de les approcher s’est transformé en avoir, en possession. L’amour n’est-il pas déçu devant la souveraine indépendance des espèces, la barrière qui semble infranchissable entre elles ? Comment s’en consoler ?Je voudrais écouter cet inconnu dont les biens reflètent les défis, l'idée d'excellence : n'être pas commun, pister la rareté, la faire sienne, être tout contre elle. Je pense aux preneurs d'images qui, par la vidéo et la photographie pour ne citer que ces moyens, s'efforcent de capter l'imprenable, de transcender ce qui est fugace et provisoire, et parfois d'y attacher leur nom. Et même sans lui, de se donner à se remémorer des circonstances toujours singulières, lesquelles, si elles ne l'étaient pas, sont passées de l'ordinaire à l'exception par le truchement d'une attente, d'une observation et d'une habileté – une synthèse d'expériences et sa trace tangible. En somme, les images comme les signes avérés d'une existence, celle-là et celle de nul autre.

 

(suite)