Ce 21 septembre 2017, aux alentours de 21h30 un autocar quitte le centre ville de Charleville-Mézières, emportant à son bord une cinquantaine de personnes, pour aller rejoindre une clairière de la forêt de Sécheval, située à quelques kilomètres de là.


La troupe embarquée, bavarde et rieuse, est une petite humanité d'hommes et de femmes parlant français, allemand et anglais. Certains, plus silencieux, semblent venir d'extrême orient.
Julie Faure-Brac, silencieuse elle aussi est assisse à l'avant.

Avant de monter dans l'autocar certains d'entre nous avaient reçu des boites blanches de tailles différentes, reliquaires contenant, nous le saurons plus tard, l'évocation en papier, cartons et tissus, de dépouilles démembrées des animaux de la forêt.


Ces trésors, nous devions les transporter du lieu de rendez-vous jusqu'à l'autocar et ensuite de l'autocar jusqu'à la clairière. Le voyage de nuit dure quelques minutes. Des accompagnateurs donnent quelques renseignements et consignes aux voyageurs. L'ambiance est amicale. Chacun est déjà attentif à ce qui va se produire mais dont il ne sait encore rien.

L'autocar arrive enfin, effectue quelques manoeuvres dans la nuit. Les voyageurs équipés de lampes frontales sortent, reprennent les cartons blancs et la troupe précédée d'éclaireurs s'engage dans la forêt.

Le silence s'installe progressivement.
Chacun s'imagine déjà, dans son for intérieur, un récit potentiel. Drame en instance, évocation d'une épopée oubliée, bribes de souvenirs, terreurs enfantines, réfugiés en quête d'une frontière protectrice?

La troupe éclaire la nuit en s'éclairant elle-même. Elle avance résolument. Le rituel est en marche.
Nuit miraculeuse (la veille encore il pleuvait en abondance), ciel noir déjà constellé d'étoiles : certains croient même voir la constellation du petit renard - constellation de l’hémisphère nord située au milieu du Triangle d’été, un astérisme constitué des étoiles Alpha Cygni (Deneb), Alpha Lyrae (Vega) et Alpha Aquilae (Altaïr)-.

La troupe avance, le silence s'installe, tous et toutes se savent déjà regardés par la nuit, par les arbres et par les animaux vivants dissimulés dans les futaies aux abords du sentier.

Nous arrivons dans la clairière éclairée en son centre par quelques projecteurs. Les marcheurs s'installent en rond pour former une scène délimitée par les cartons blancs.
Julie Faure-Brac les ouvre un à un pour en sortir les dépouilles qu'elle dispose sur le sol.

Commence alors un rituel, lent, circulaire ponctué par le vol de quelques chauve-souris habituées à passer par là.

Pendant quarante minutes environ les corps démembrés des animaux (un ours, un sanglier, un renard, un blaireau, une biche, un lièvre, des oiseaux) vont progressivement et chacun à leur tour se livrer à une danse de recomposition, de remembrement, de renaissance. On voit bien que ce ré-agencement des membres ne va pas de soi, qu'il faut plusieurs tentatives pour que le corps s'organise enfin et que la créature retrouvant son intégrité finisse par se dégourdir avant de disparaitre dans les ténèbres de la forêt.

Ces forêts des ardennes marquées par tant de massacres guerriers (les hommes aussi, ici, y furent déchiquetés en nombre), sont les refuges naturels de nos mythes, de nos tourments, de nos amnésies. 


Par une geste lente et délicate Julie Faure-Brac nous entraine dans la méditation sereine, intemporelle et universelle de l'humain confronté aux immensités du cosmos, de la nuit, des végétaux, des animaux et des choses avec lesquelles bien souvent nous n'entretenons que des rapports triviaux.

Au retour, la troupe désormais assemblée en un seul corps silencieux regagne lentement l'autocar qui dans quelques minutes rejoindra la ville pour se dissoudre ensuite dans l'animation festivalière brouillonne et bruyante d'émotions désordonnées.

Julie Faure-Brac est de ces êtres rares et précieux, qui avec détermination, élégance, pudeur et discrétion ouvre en nous (dans nos âmes et nos corps) la possibilité d'une épopée intime.