Jean-Noël Brasier
Sur les épaules de Dürer

"votre œuvre est un choc, tant elle m’a semblé désespérée, pessimiste. Le temps ne s’est même pas arrêté, le sablier est vide : le temps n’existe plus. La cloche reste figée, il n’y a plus d’heure à sonner, ni d’alarme, il est déjà trop tard. L’ange, peut-être l’humanité, foule au pieds les outils dont l’usage a fini par la perdre, ses ailes ne seront bientôt plus qu’un squelette : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme »… Nos enfants héritent de cette situation chaotique : la balance de la justice est définitivement hors d’usage elle aussi. Et nous restons de marbre ! Le marteau à côté, semble bien frêle pour prétendre ouvrir une brèche vers l’échelle qui pourtant nous rendrait la possibilité de nous élever, de retrouver le spirituel, rendre aux êtres humains précisément leur humanité ? La nostalgie est-t-elle seulement justifiée ? Non ! L’arc en ciel devrait nous signifier qu’après la pluie du désespoir, revient déjà le rayonnement de la raison et de l’espoir, mais cet arc est blanc, couleur du vide absolu. Évidemment, la nostalgie, ce serait concevoir qu’un passé enviable a existé, or, il n’en est rien pour une grande partie des peuples qui nous ont précédés et encore aujourd'hui pour les « laissés pour compte ». Le personnage central, drapé dans l’orgueil du pouvoir et de l’argent, la couleur rouge en témoigne, regarde, résigné, vers ce ciel sans issue. Seul le bambin dont la couleur jaune de l’intelligence, proche de l’échelle du salut donne une lueur d’espoir, mais il est encore, bien que dodu, encore bien jeune et fragile. Une fragilité qu’exprime la toile elle-même accrochée à son cadre par un cordon. Le chemin sera encore long pour parvenir à ce que l’enfant grandisse et grimpe enfin à l’échelle ! De Dürer, je retiens les jeux de couleurs et leur portée symbolique, l’usage subtil aussi des diagonales. Bravo, cher Monsieur, vous nous faîtes réfléchir quand bien même mes impressions seraient très éloignées de vos intentions."

Bernard POIX-SESTER