Durant 866 ans, sous 34 Empereurs, la dynastie Tchéou avait gouverné l’Empire.

Quand l’Empereur Ou-Wang, inaugurant la dynastie, parvint au Pouvoir suprême, les fils du Seigneur de KouTchou, I et Tsi ne voulant pas reconnaître le nouveau gouvernement qu’ils jugeaient illégal, se retirèrent dans les montagnes. « Leur conscience, disent les Textes, ne leur permettant pas de manger le grain des Tcheou, ils vécurent d’herbes et de fruits sauvages. Un jour, une femme qui les rencontra dans la campagne, leur dit : « Vous ne voulez pas manger le grain de Tcheou, mais ces herbes et ces fruits appartiennent aussi aux Tcheou. » Alors ils se laissérent mourir de faim. » Personne ne s’opposa plus à l’Éternelle Dynastie, et pour des siècles, les Rites Immuables réglèrent nuit et jour la conduite des hommes dans tous ses détails et dans les détails de ces détails. Étaient punis de mort ceux qui répandaient de fausses nouvelles comme ceux qui cherchaient à introduire des propositions neuves dans les doctrines ou des originalités dans les ustensiles ou la technique,ceux qui modifiaient les caractères d’écriture comme ceux qui prétendaient réformer sur quelque point les prescriptions concernant la coiffure, le costume, la nourriture, le sommeil et la procréation. Il n’importait pas que les vertus médiocres, telle la vertu d’humanité, fussent pratiquées, car elles n’étaient pas nécessaires à la conservation de l’Empire. Il ne fallait qu’observer les Cinq Principes Cardinaux et les Trois Vertus Indispensables dont l’exercice, n’étant point affaire d’appréciation personnelle, ne risquait de susciter aucun ferment d’instabilité.

Toute vie dans l’Empire fut uniformisée. Mais peut-être n’oubliait-on pas les légendaires et prestigieux scandales des souverains lyriques : l’Empereur Chao-Hao dont l’hymne de règne fut intitulé l’Abîme, et sous le Gouvernement duquel le peuple se mit à craindre les Génies et les Monstres, parce qu’il ne sut pas réprimer les excès de neuf membres du puissant clan Lî, qui apportaient le désordre dans les usages et les enseignements anciens ; ou l’Empereur Koei , de la dynastie Hia, dont l’épouse Mei-Hi aimait à entendre le bruit de la soie qu’on déchire, qui délaissa les affaires du Gouvernement pour déchirer à ses pieds des pièces de soie afin de lui complaire, et qui fit creuser un palais souterrain pour pouvoir donner des fêtes de nuit en plein jour ; ou l’Empereur Ou-I, de la dynastie Chang-Yinn, qui modela une statue de forme humaine qu’il appela l’Esprit du Ciel. « Il lui donna des dés, disent les Annales, et ordonna à quelqu’un de les jeter pour elle. L’Esprit du Ciel n’ayant pas gagné la partie, il l’insulta et l’outragea de toutes manières. Il fit aussi faire des outres de peau, les remplis de sang et, les ayant suspendues en l’air, il les perçait de ses flèches. Il ordonna d’appeler ce jeu : percer de flèches le ciel. »

Sous les Tcheou, la pratique des Cinq Principes et des Trois Vertus, l’observation des innombrables rites qui perpétuaient la stabilité de l’Empire et devaient empêcher éternellement que l’avenir différât du passé, furent tout de même impuissantes à réduire le vieil esprit de rébellion contre l’ordre et les Dieux. Le roi K’ang de Song fit aussi tirer des flèches contre le ciel et fustiger la terre. Sous l’Empereur Kung)Wang, le marquiq Lîng, ayant entendu vers minuit le son d’un luth fantôme, fit noter l’air par son maître de musique et le fit jouer devant le marquis P’ing sur la terasse des Magnifiscences. 

Celui-ci , averti que c’était l’air d’un empire détruit, air funeste entre tous, dit cependant : « Cet air me plaît. Je veux l’entendre jusqu’à la fin », et prenant ce plaisir pour principe, demanda s’il n’y avait pas un autre air plus funeste que celui-là. Et il se le fit jouer jusqu’au bout sans se soucier de deux bandes de huit grues noires qui vinrent au premier accord se ranger devant la véranda, tendirent le cou, crièrent et dansèrent en battant des ailes. 

Au contraire, le marquis P’ing fut ravi, porta un toast au musicien et demanda : « Y a-t-il quelque air encore plus néfaste que celui-ci ? » Et comme il y en avait un, il le fit aussi jouer, cependant que le ciel manifestait sa colère.

Alors l’anarchie s’introduisit dans l’Empire et elle dura jusqu’à l’avénement de l’Empereur Chou Hoang-Ti, et de la dynastie Ts’inn. Le nouveau souverain ordonna que ses décrets s’appeleraient Tchéu et ses ordres Tchao. Il créa pour se désigner lui-même le pronom personnel spécial Tchénn. Il abolit les titres posthumes, étant donné que, pour les décerner, un fils devait juger son père, ou un ministre son prince. Il se fit appeler le Premier Empereur, et entrepris d’instaurer dans l’Empire un ordre nouveau, dont les Textes décrivent les principes en ces termes : « Vers l’an 370, le fameux philosophe Tcheou-Yen de Ts’t, ayant remplacé le système de la genèse mutuelle des éléments par celui de leur destruction mutuelle, l’Empereur, qui croyait à ce système, conclut que les Tcheou ayant régné par la vertu du 

feu et les Ts’in les ayant vaincus, la vertu protectrice des Ts’in devait être celle de l’eau, l’eau détruisant le feu. L’eau répondantau Nord et le Nord à la couleur noire, par décret impérial, sous la nouvelle dynastie, les drapeaux, les vêtements et les coiffures furent tous noirs. Le chiffre de l’eau étant six, les tablettes des créances eurent six pouces, les chars furent attelés de six chevaux, le pas agraire eu six pieds. L’eau répondant au principe Yînn qui régit les supplices, 

les lois furent appliquées avec la plus impitoyable rigueur et de longtemps, par principe, on ne fit aucune grâce. » Mais les réformes de l’Empereur n’entrèrent pas dans « l’esprit borné des stupides lettrés », si bien que le Grand Juge Li-Seu put représenter ces derniers comme des obstacles à l’ordre nouveau. Ils fouillaient, à l’entendre, le passé, afin d’y trouver des arguments pour dénigrer le présent et inquiéter le peuple. Ils enjolivaient leurs utopies pour enlaidir, par contraste, la réalité. Alors qu’il n’appartenait qu’au seul maître de l’Empire de distinguer le blanc du noir et de dicter la loi, eux, n’estimant que leur sens personnel, s’assemblaient pour le critiquer et le desservir devant le peuple. Aussi Li-Seu demanda-t-il que tous les livres, à l’exception des traités de médecine, de pharmacie, de divination, d’agriculture et de jardinage fussent livré aux autorités préfectorales pour être brûlés, que tous ceux qui discuteraient sur un texte des Odes ou des Annalesfussent mis à mort, et leur cadavre exposé sur le marché, que ceux qui feraient usage de ces textes pour dénigrer le présent fussent exterminés avec toute leur parenté, et que fussent punis de la même peine les délinquants, les fonctionnaires qui se montreraient tièdes dans l’application de la loi.L’Empereur ayant accédé à cette demande, il fut ainsi fait, et toute l’ancienne littérature de la Chine dis-

parut par l’effet de cette mesure, auprès de laquelle la torche du calife Omar et les bûchers de Sa-vonarole apparaissent comme les manifestations sans lendemain d’une mauvaise humeur puérile.

 

Roger Caillois